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PLAIDOIRIE D’UN LYCÉEN CONTRE LE CYBERHARCÈLEMENT

Le harcèlement scolaire est un phénomène tout aussi ancien que détestable.

Au nom de divers prétextes tout aussi fallacieux les uns que les autres, dont la manifestation d’une pseudo-virilité chez ledit harcèlement qui en prouve plutôt l’absence chez son auteur, un élève ou un groupe d’élèves s’arrogera le droit de persécuter psychologiquement, voire même physiquement, une victime dont souvent la seule faute impardonnable aux yeux du ou des harceleurs sera d’être un peu plus fragile, voire différent…

Et encore les harcelés de ma génération apparaissent plutôt chanceux par rapport aux harcelés de notre époque. Ils pouvaient souffler un peu les soirs de semaine, les week-ends et les vacances scolaires.

L’avènement de l’internet, des services de messagerie et des réseaux sociaux a en quelque sorte « surmultiplié » le phénomène, entraînant l’apparition d’un nouveau terme : le « cyberharcèlement ». Et là, plus le moindre répit.

Jour, nuit, vacances, période scolaire, il n’y a plus aucune différence pour les cyberharcelés qui peuvent en arriver à la solution ultime et tirer leur révérence. Définitivement…

Arthur ROMANO élève en terminale ES à Lyon, est extrèmement impliqué dans la lutte et la prévention du cyberharcèlement. Il a participé au concours de plaidoirie des lycéens organisé par le Mémorial de CAEN. Il est arrivé en finale régionale.

Dans sa plaidoirie, tout est dit. En relatant le cas de Rehtaeh Parsons, il parle de tous les cyberharcelés. Les mots sont justes, les formules percutantes et pudiques à la fois.

C’est pourquoi je lui ai demandé si je pouvais la reproduire sur ce blog. Il a accepté. Je l’en remercie vivement.

 

« 8 décembre 2015

Plaidoyer finale régionale

Présentation élèves de Terminale ES

Mesdames, Messieurs, X milliers de jeunes se suicident chaque année à cause du cyberharcèlement. Néanmoins certains de ces passages à l’acte ne sont pas des morts intentionnelles mais au contraire des crimes programmés et exécutés dans l’indifférence la plus totale.

Elle s’appelait Rehtaeh et elle avait 17 ans. Rehtaeh Parsons était une adolescente pleine de vie, d’amis et de projets. Elle avait 17 ans…ou plus précisément elle a 17 ans pour toujours car sa vie s’est arrêtée dans une morgue.

Au cours d’une soirée entre amis qui aurait dû être un moment de fête elle boit, se retrouve ivre, incapable  d’avoir la capacité de savoir ce qu’elle fait. Incapable d’avoir la capacité de savoir ce qu’on lui fait. Violée par quatre jeunes présents ce soir-là, quatre camarades qui ont filmé et puis mis en ligne les images de cette soirée sordide. Dans les jours qui ont suivi Rehtaeh a été harcelée, insultée, dans l’indifférence de tous et sans que les violeurs ne soient inquiétés. Pourtant la loi est censée protéger les victimes mais dans la réalité le parcours des victimes est celui d’un véritable combattant. Ce cyberharcèlement a durée des mois, deux ans précisément. Deux ans d’enfer, de cauchemar où la honte s’est abattue sur elle et non sur ses bourreaux ; où Rehtaeh s’est considérée comme coupable. Une souffrance indicible, insupportable à laquelle elle a échappé en se donnant la mort en 2013.

Alors mesdames et messieurs vous me direz « c’est regrettable », « ce n’est qu’un suicide comme tant d’autres dans ce type de contexte » : ou encore « vous savez, les adolescents sont fragiles, c’est une période de la vie difficile ». Autant d’arguments qui évitent de penser cette réalité et qui donnent avant tout bonne conscience : on préfère oublier plutôt que d’en parler.

Cette mort n’est pas un suicide. Non, il s’agit avant tout d’un crime :

  • Le crime d’une société qui refuse d’accepter que de tels actes puissent être commis entre jeunes ;
  • Le crime d’une société qui méconnait les conséquences traumatiques du cyberharcèlement et qui banalisent les effets de ces violences,
  • Le crime d ‘une société qui est incapable de comprendre que les écrans peuvent être aussi des armes qui détruisent psychiquement des adolescents devenus objets de railleries, d’insultes, de rumeurs,
  • Le crime d’une société qui ne permet pas que les droits des enfants et des adolescents soient réellement respectés (Article 3 DUDH et Article 6 CIDE : clamant tout deux un droit inhérent à la vie).
Mesdames messieurs les jurés, Rehtaeh est coupable. Coupable d’avoir été :·          Inattentive·          Imprudente·          Trop alcoolisée

Du moins, elle s’est crue coupable, car la culpabilité est une défense face à des actes qui vous ont soumis à un total état d’impuissance ; autrement dit si je suis coupable, je saurai comment faire pour que cela ne se reproduise jamais plus. Mais la culpabilité est un poison mortel qui détruit la victime si personne n’est là pour la soutenir ; reconnaitre les horreurs de ce qu’elle a subi et désigner les véritables coupables. En effet comment survivre face à l’indifférence et au déni ? Comment continuer de vivre quand vos bourreaux apparaissent comme des héros et que vous, à la vie massacrée, au corps mutilé, à la dignité détruite, vous êtes stigmatisée comme LA coupable, Rehtaeh. Victime expiatoire d’une société qui rejette tous ceux qui lui rappellent qu’elle a aussi des failles ?

Rehtaeh est restée seule, sans personne pour la protéger, seule sans personne pour la défendre et lui permettre de retrouver sa vie d’adolescente ; seule sans personne pour poursuivre les auteurs. Ce déni s’est poursuivi au-delà de sa mort car il a fallu plus de deux ans après sa mort pour qu’une enquête (encore en cours) soit enfin instruite. Tuée par le silence et l’isolement, organisés autour d’elle. Tuée parce que ses droits fondamentaux d’adolescente n’ont pas été respectés. Tuée parce que rien n’a été fait pour lui permettre de retrouver sa dignité, son humanité.

Finalement, elle aura été tuée deux fois : tout d’abord par les viols subis ce soir de fête (le viol est un crime) et par le déni de notre société (le déni est un crime psychique).

Pourtant les textes de lois existent au canada (ou vivait Rehtaeh) comme en France et ailleurs. Pourtant il existe des droits internationaux : la DDHC, la CIDE ; mais l’application de la loi tout comme l’application du droit reste une inaccessible réalité dans bien des situations car trop souvent les enfants comme les adolescents ne voient ni les lois, ni leurs droits être respectés et appliqués …Et quand ils le sont, ils sont bien davantage traitée comme des objets de droits, que comme des sujets de droits.

Mesdames, Messieurs, combien de jeunes sont-ils encore condamnés à souffrir dans le silence ? Combien de Rehtaeh, d’Amanda, d’Audrie, de Marion ou encore de Josh devront encore mourir pour que nos dirigeants et notre société prennent conscience de leurs responsabilités et fassent que la CIDE ne soit pas qu’un simple faire-valoir mais une réalité pour tous les oubliés de ces crimes, pour tous ces invisibles oubliés…

Dietrich Bonhoeffer a dit que « pour tester les valeurs morales d’une société, il suffit de regarder comment elle traite ses enfants ».

Une question se pose: combien de temps encore ces personnes resteront des éternels oubliés ? »

ISSUE JUDICIAIRE D’UN ACTE DE DÉLINQUANCE ROUTIÈRE

Nous sommes le 5 avril 2010.

Jean-Baptiste quitte son travail vers 12 h 45, enfourche sa moto pour rentrer déjeuner. Il emprunte la rocade d’une grande ville. La vitesse y est limitée à 90 kilomètres par heure.

C’est un jeune homme de 26 ans passionné de moto et plein de joie de vivre. C’est certes une formule usitée, mais elle reflète exactement la réalité de son état d’esprit à ce moment-là.

Un quart d’heure plus tard Jean-Baptiste s’en est allé définitivement.
Au moment où il est sur la rocade, une voiture, telle un missile, fait irruption. Le conducteur, sous l’emprise d’un état alcoolique important roule à une vitesse comprise entre 160 et 170 kilomètres par heure.

Il ne contrôle absolument pas son véhicule, mais pense le contrôler. Il opère des changements de direction brutaux et inopinés, en zigzags incessants, manquant de peu heurter violemment plusieurs voitures dont les occupants en sont quittes pour une belle frayeur.

Il est « dans la toute puissance ».

Son taux d’alcoolémie est tel que, pour ce me concerne, si j’avais le même, la seule toute puissance dont je serais capable de faire étalage serait celle de mon sommeil profond. Lui dans sa voiture se sent invincible.

Puis sur la file de droite il percute une voiture par l’arrière

Le conducteur de celle-ci « en perdition » après ce premier choc, heurte immédiatement à l’avant-gauche le côté droit de la moto de Jean-Baptiste qui circule sur la voie de gauche, est déséquilibré et est presque happé par le véhicule heurté en premier, dont je tiens à préciser que son conducteur est absolument hors de cause et n’a pas commis la moindre faute ! Il a d’ailleurs été lui-même blessé dans l’accident.

L’état du corps de Jean-Baptiste était tel qu’il n’a pas été possible à la famille de le voir.

C’est important pour des proches de dire « Au revoir » à un proche parti, ou pour les croyants à son « enveloppe terrestre ».

Le manque et le vide ressenti, faute de pouvoir accomplir ce rituel est de ceux qui ne seront probablement jamais comblés. Il s’agit non seulement d’un deuil mais d’un deuil inachevé.

Le conducteur de la voiture « folle » est placé sous contrôle judiciaire pendant l’instruction.

Il a été condamné par le Tribunal correctionnel puis par la Cour d’appel à la peine de cinq ans d’emprisonnement dont trois fermes, le reste sous forme de sursis avec mise à l’épreuve pour :

– Homicide involontaire par conducteur d’un véhicule terrestre à moteur sous l’empire d’un état alcoolique

– Conduite d’un véhicule à une vitesse excessive

– Changements de direction sans avertissement préalable

Il est normalement inaccessible à un aménagement de peine tels la semi-liberté, le placement à l’extérieur ou le placement sous surveillance électronique, sa peine ferme étant supérieure à deux ans.

Mais une demande de libération conditionnelle est immédiatement déposée par son Conseil. En effet, entre les faits et le procès il est devenu père.

Cette demande est donc déposée au visa de l’article 729-3 du Code de procédure pénale :

« La libération conditionnelle peut être accordée pour tout condamné à une peine privative de liberté inférieure ou égale à quatre ans, ou pour laquelle la durée de la peine restant à subir est inférieure ou égale à quatre ans, lorsque ce condamné exerce l’autorité parentale sur un enfant de moins de dix ans ayant chez ce parent sa résidence habituelle.

Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux personnes condamnées pour un crime ou pour un délit commis sur un mineur. »

Cette libération lui est accordée par le juge d’application des peines dont la décision est confirmée par la Chambre d’application des peines de la Cour d’appel.

Elle est conforme à l’article 729-3.

Mais elle est malgré tout surprenante dans un contexte de priorité nationale que serait la lutte contre les violences routières aux dires des gouvernements qui se succèdent.

Quelqu’un ayant agi comme un véritable délinquant routier, pour lequel aucune circonstance de nature à atténuer sa responsabilité pénale et (certes ce n’est pas juridique) morale ne semble pouvoir être soulevée, ne connaîtra pas de privation de liberté.

De même ne connaîtra-t’il pas la moindre restriction un peu conséquente à sa liberté, par exemple un placement sous bracelet électronique.

Il est permis de se demander en quel sens ce message est susceptible d’être interprété par ceux qui seraient tentés par un rodéo routier sans prise en compte du risque. Si celui-ci est réalisé et si la réponse de la société est minimaliste…

Il faut rappeler que les parties civiles, pour ce qui concerne le volet « application des peines » n’ont justement pas la qualité de parties.
Leur Conseil peut demander à être présent à l’audience, ou faire parvenir des observations écrites.

Mais ils ne peuvent ni interjeter appel, ni se pourvoir en cassation à l’encontre de telles décisions de justice.

J’étais favorable à cette règle, en me disant que victimes et leurs proches avaient finalement plus à souffrir en étant impliquées dans cette phase « post-condamnation ».

Mais que puis-je expliquer à la famille de Jean-Baptiste qui n’en finit plus de panser des plaies restant ouvertes ? L’immense douleur est là, de jour comme de nuit, à jamais.

Comment expliquer aux motards qui courent par la force des choses plus de risques quant à leur intégrité physique que les automobilistes, les subtilités de la procédure ?

Comment expliquer que cette libération intervenue avant même de purger cette peine ne constitue pas un message de quasi-impunité quant à la réponse de la société vis-à-vis des délinquants routiers transformant leurs véhicules en machines à tuer prêtes à servir ?

En attendant il n’est pas exclu que mon point de vue sur l’intervention des parties civiles dans l’application des peines n’évolue quelque peu…

Et à l’écoute des prochaines professions de foi diverses et variées, de lutte contre les violences routières, je risque simplement de rire. Jaune. Jaune foncé…